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"MONET"
par Sophie FOURNY-DARGÈRE
En 1869
au côté de son ami Renoir, Monet Peint La Grenouillère,
un établissement de bains et de canotage sur la Seine où
une foule bigarrée vient s'amuser le dimanche. Il lui fallait,
dira Mallarmé, "peindre non la chose, mais l'effet qu'elle
produit". L'impressionnisme est né, que le Salon officiel
refuse, que la critique décrie, que le public conspue. Ce sera
le scandale encore, après la guerre, lors de la première
exposition du groupe impressionniste chez le photographe Nadar en 1874.
Impression, soleil levant ajoute au tohu-bohu que provoque l'exposition,
mais sera à l'origine du mot "impressionnisme". Quand
le groupe se défait, Monet demeure. Dans les "séries",
il poursuit les effets de la lumière changeant avec le temps
qui s'écoule. Sa touche devient irisation immatérielle,
la couleur raison d'être du tableau. Avec les Nymphéas,
l'air, l'eau, la lumière ne forment plus qu'une seule masse liquide,
ne sont plus ni formes ni nature mais peinture pure, avènement
de l'art du XXe siècle. Les uvres de Monet font l'orgueil
des plus grands musées. Celui de Vernon (Giverny) attire les
visiteurs du monde entier.
Conservateur de ce musée, Sophie Fourny-Dargère fait partager
aux lecteurs de cet ouvrage de la collection Profils de l'art son érudition,
dans un livre tout entier de plaisir de la Sté Nouvelle des Editions
du Chêne.
"CLAUDE
MONET, une vie" par Michel de DECKER
A GIVERNY, CHEZ CLAUDE MONET
Décembre
1926, Givernv par Vernon. Une grande maison au crépi rose, aux
volets verts, un jardin amoureusement agencé, que l'automne a
déjà plongé dans le recueillement, en toile de
fond se teinte la Seine, un peu triste et grisâtre. Puis des coteaux
abrupts, des pentes forestières toutes baignées de brume,
enveloppées d'impressions. 5 décembre 1926 : il fait froid
ce matin, les volets verts de la grande bâtisse rose ne s'ouvriront
pas. Toute la nuit Blanche est restée au chevet du mourant. Cela
fait douze années maintenant, depuis la mort d'Alice, sa mère,
que Blanche Hoschedé veille sur son beau-père... Claude
Monet. Et puis, il s'est éteint à l'aube de ce jour. Le
maître de l'impressionnisme n'est plus. Dans le plus petit des
trois ateliers du peintre, Blanche décrochera un rideau de cretonne
à motifs de fleurs. Elle en recouvrira le cercueil. Surtout pas
de drap noir ! Le noir, pour Monet n'est pas une couleur !
Le char funèbre, une modeste charrette paysanne que poussent
deux villageois, parvient au petit cimetière de Giverny. Georges
Clemenceau est là, figé, il tente de surmonter sa douleur.
"Je veux le voir descendre", avait-il dit. Il vient de perdre
son plus grand ami. "Mon pauvre Monet, écrivait-il deux
mois auparavant, descend très vite la pente, sans se douter peut-être
encore du point où il est arrivé." Et d'ajouter,
en médecin qu'il était : "Pour moi, je ne le sais
que trop bien."
Le 5 décembre 1926 Claude Monet disparaissait. Il était
âgé de 86 ans. Depuis 43 ans il vivait à Giverny,
soit la moitié de sa vie, la plus inspirée, la plus productive.
Car les 43 premières années de son existence furent loin
d'être faciles ! La misère de la vie d'artiste était
plus souvent au rendez-vous que la gloire et la fortune ! D'ailleurs,
lorsqu'au printemps de 1883 il arrive à Giverny, il est à
pied... et n'a pour toute richesse que sa famille nombreuse : deux fils
de sa première femme, Camille Doncieux, morte à Vétheuil
quatre ans auparavant, Jean, né en 1867 et Michel né en
1878, et Alice Hoschedé, née Raingo, future Mme Monet
(mais jusqu'alors femme d'un mécène ruiné et disparu)
avec ses quatre filles et ses deux garçons ; tout un petit monde
que le peintre avait pris sous sa protection, sous son affection.
L'installation givernoise coïncide avec le décès
(30 avril 1883) d'Edouard Manet. "Il est mort sans le savoir, écrivait
Monet, ce fut à l'instant où je vins m'installer à
Giverny.
Son frère m'envoya un télogramme, je crois que je l'ai
reçu le premier dimanche que j'ai passé dans cette maison."
Cette maison, choisie pour son emplacement et son jardin, c'est à
l'autochtone Louis Singeot qu'il la loua : une sorte de maison de maître
qu'il allait, dans les années suivantes, acheter, améliorer,
aménager et agrandir.
En 1883, le petit village, tout exhubérant de végétation,
aussi pittoresque au soleil qu'à la brume, aux beaux jours qu'à
l'arrière-saison, ignore qu'il deviendra mondialement connu,
grâce à Claude Monet, ce curieux homme, pauvre, peu bavard,
bizarrement vêtu, cet étranger, cet artiste peintre ! !
! On ne l'aimait pas ou guère. Certain cultivateur n'alla-t-il
pas jusqu'à venir enlever, devant lui, les meules de foin (1891)
qu'il voulait à jamais fixer sur sa toile ? Monet alors, payait
le paysan afin qu'il consentît à lui prêter quelques
jours de plus les dites meules, pour pouvoir les étudier, les
travailler sous diverses clartés, sous différentes impressions.
Ne devait-il pas payer, aussi, un droit de passage, s'acquitter d'un
péage, pour traverser les champs qui le conduisaient aux berges
de la Seine où il aimait planter son chevalet ?
N'est-ce pas lui pourtant, le 28 février 1916, qui offrit à
la mairie de Giverny une somme rondelette, afin qu'elle fût envoyée
aux combattants givernois qui étaient au front ? N'est-ce pas
lui encore qui préserva l'incomparable site du village en versant
5 500 F à la municipalité pour qu'elle puisse assainir
le marais qui était menacé d'industrialisation ? N'est-ce
pas, enfin, grâce à son souci de perfection que les chemins
caillouteux et poudreux du village furent goudronnés. La poussière,
en effet, lui était désagréable, lorsqu'elle venait
se déposer sur les incomparables fleurs de son jardin.
Un jardin où la nature semblait avoir perdu la tête.. des
quantités de variétés de plantes y étaient
savemment disposées, des tulipes, des pavots d'orient, des iris,
des glaïeuls, des crocus, des campanules, des agapanthes... qui
s'harmonisaient pleinement, dans un sombre fouillis, dans une simplicité
touffue. Et puis, avec en flèches des ifs presque centenaires,
I'allée centrale enjambée d'arceaux en voûtes fleuries,
comme une cathédrale de roses où l'on aurait célébré
le culte de Flore... il faut dire que sept jardiniers officiaient chaque
jour !
C'est à la mort du dernier fils, Michel, survenue accidentellement
le 5 février 1966 que l'Institut de France, I'Académie
des Beaux-Arts, le musée Marmottan précisément,
devait hériter de "tout Monet" ; non seulement des
toiles qui restaient, les siennes et celles de sa collection, évaluées
à 7 milliards d'anciens francs, mais encore de la maison de Giverny,
des ateliers, du jardin et du bassin aux nymphéas, de l'autre
côté du chemin du Roi. Les nymphéas... I'apothéose
du peintre !
Que de soucis encore, lorsque Claude Monet voulut réaliser ce
petit plan d'eau ! S'il obtint de la municipalité, le 15 août
1901, 1'autorisation de dériver le petit bras de l'Epte pour
alimenter le bassin, ce fut pourtant sous réserve que la culture
des plantes aquatiques ne provoque aucun danger pour la santé
publique ! ! !
Le peintre, d'un morceau de prairie, réalisa alors le plus beau,
le plus fécond des paysages : un bassin, tout en longueur, aux
formes sinueuses et ondoyantes où les nymphéas mauves,
blancs, jaunes roses et rouges, pouvaient à loisir se confondre,
se méler aux reflets des iris des saules pleureurs, des rhododendrons,
des bambous, des peupliers et... des nuages. Un bassin fait pour dissoudre
la lumière, la désintégrer pour qu'elle soit mieux
synthètisée sur la toile, un bassin fait pour catalyser
les impressions de l'artiste.
Il s'était envasé, il a fallu le purifier, le petit pont
de bois qui l'enjambait, tout enrobé de glycine a été
rénové, I'âge l'avait bien miné, des nymphéas
s'épanouissent... comme aux grandes heures, copies conformes
des Décorations de l'Orangerie des Tuileries.
Avec la demeure du peintre, plus maison du souvenir que véritable
musée, avec les jardins aux fleurs retrouvées avec les
nymphéas comme des touches de couleurs... Giverny n'est-il pas
le plus beau temple de l'Impressionnisme ?
Michel de Decker,
auteur du livre "CLAUDE MONET, une vie"
aux Editions PERRIN
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